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Barbara (transsexuel ivoirien), combat pour la dignité

jeudi 22 mai 2008 - Le Temps

Si les prostituées, et à quelques degrés moindres les homosexuels, sont tolérés, le cas des travestis reste encore incompris. Barbara, Paul à l'état civil, porte avec une grande dignité le flambeau de cette dernière catégorie si différente. Présidente de l'association des travestis de Côte d'Ivoire, elle mène, d'Abidjan à Johannesburg, en passant par Londres et Paris où elle réside actuellement, le dur combat de la reconnaissance des droits de cette minorité. De passage à Lyon, ekodafrik.net n'a pas raté l'occasion de l'approcher. Barbara, je ne sais pas si je dois vous dire " il " ou " elle " ?
Alors " elle " parce que c'est ainsi que je me présente. Et " il " bien sûr à l'état civil que je ne changerai jamais d'ailleurs. Quel est votre nom à l'origine ?
Mon nom reste très secret par rapport à ma famille parce que je ne veux pas la mêler à mon histoire. Et votre prénom ?
Mon prénom est Paul et celui de ma reconversion, Barbara. Barbara, vous êtes beau, vous êtes belle
Je sais que je suis une belle femme.
Alors racontez...
Je suis présidente de l'association des travestis de Côte d'Ivoire, une association reconnue de bouche à oreille. Nous ne l'avons pas déclarée car nous n'avons pas jugé cela nécessaire. En revanche, nous aurions pu la structurer en ONG. Nous nous sommes simplement regroupés afin d'améliorer notre quotidien et gérer, en notre sein, les problèmes liés à notre condition. Nous souhaitons effacer beaucoup de préjugés qui sont sur nous et essayer de comprendre les autres. Lorsque nous avons créé notre structure en 1995, nous avons organisé une soirée qui a fait beaucoup de remous à Abidjan. De nombreux journalistes se sont infiltrés dans la manifestation et ont fait des photos qu'ils ont publiées dans les journaux sans notre accord. Cela a fait un scandale parce que c'était une soirée privée et nous n'avions pas l'intention de nous dévoiler tout de suite. On voulait s'enraciner, avoir normalement nos bases avant de nous afficher. Nous nous sommes fâchés, nous avons fait la grève et cela a eu une portée mondiale. Des journalistes sont venus d'Europe et nous ont proposé de nous filmer. Ce fut une opportunité, c'est d'ailleurs leur reportage diffusé et rediffusé par la chaîne Arte que tout le monde a vu en France. A partir de ce moment, nous avons été sollicités de partout. Nous avons fait le festival gay et lesbienne de Paris en 1998, j'ai représenté toute l'Afrique de l'Ouest à la première conférence mondiale des gay et lesbienne en Afrique du Sud en 1999, j'ai participé au festival de films gay et lesbiennes en Belgique, j'ai fait le festival de Cannes, J'ai obtenu un prix à Londres pour le mouvement que je dirige et j'ai été récompensée comme playmate de l'année aussi à Londres. Je prépare un voyage à San Francisco (USA) où la communauté noire, encore frileuse, sur ces pratiques-là, m'attend. Quel est le nombre de travestis en Côte d'Ivoire ?
Certains sont connus d'autres pas, on peut estimer leur nombre à une cinquantaine parmi lesquels beaucoup viennent des pays frontaliers car nous sommes plus tolérants.
" Il " au lieu de " elle " ou " elle " au lieu de " il " comment se sent-on dans la peau d'un travesti ?
On est " elle " sachant qu'on est "il". Un travesti, c'est un garçon avant tout. En ce qui me concerne, je sais que je suis naturellement femme. Je sais qu'on se trompe beaucoup sur moi mais je suis toujours homme. Je revendique toujours cela. Quelqu'un qui ferait une opération ne sera plus un travesti mais un transsexuel. Dans ce cas, il pourra rentrer dans le cadre des " elles " en sachant qu'il est " il". Les travestis et les transsexuels c'est très différent. Maintenant avec les homosexuels, c'est autre chose. Il y a des gens qui se posent beaucoup de questions sur leur vie. Il y a des vices, des fantasmes. Il y a la seconde nature et la vraie vie de quelqu'un. Un travesti ou un homosexuel, c'est toute sa vie, ce n'est ni un fantasme, ni un vice, c'est son quotidien et son devenir. Travesti, transsexuel et homosexuel, quelles sont les différences ?
Nous avons tous un point commun au départ c'est que nous sommes des garçons. C'est dans la pratique, la manière de voir la vie et de se comporter que les choses changent. Chez les homosexuels, il y a les actifs et les passifs. Les travestis ne sont la plupart du temps que des passifs même s'il y a des actifs.
En ce qui vous concerne
(Rires) Je suis toujours actif, socialement parlant et autre part aussi.
et pourtant vous ne fréquentez qu'un milieu de femmes
Pas spécialement, je suis de tous les milieux. Je fréquente des hétérosexuels, des homosexuels et aussi des femmes qui sont mes s?urs d'ailleurs. Cependant, il m'est arrivé d'avoir des copines, souvent hors du milieu que je fréquente. Avez-vous subi une opération, une transformation particulière ?
J'ai été féminine depuis très longtemps. Lorsque mes parents recevaient des invités et que je me présentais, on leur demandait si j'étais leur première fille. Une personnalité à Abidjan a dit à mon endroit un jour : " cette fille ressemble à un garçon " et on lui a répondu que c'est plutôt un garçon qui ressemble à une fille. A l'école, on m'appelait femmelette. Je n'ai donc subi aucune opération. Au- delà du physique, je suis quelqu'un de très équilibré, libre de tout et pas coincé du tout. On a la chance de vivre le troisième millénaire. Autant bien en profiter. Je suis gourmande de tous les plaisirs de la vie de tout ce que la nature peut nous offrir en bien. J'aime bien manger, bien boire, écouter de la bonne musique et pour couronner tout ça des soirées coquines. Le regard des autres m'amuse quelquefois mais en général ne me préoccupe pas car je suis ce que je suis, je vis ma nature. En revanche, c'est pour mon association que je suis soucieuse. La discipline et le respect des autres doivent guider notre comportement car si un travesti commet une indélicatesse, cela rejaillit sur tous les autres.
Quelles sont vos relations avec votre famille ?
Elles sont normales. J'ai été un enfant correct, j'ai appris un métier qui est celui de coiffeuse - esthéticienne. J'ai, à ce sujet, remporté le prix de la meilleure coiffeuse en Côte d'Ivoire en 1995 C'est lorsque j'ai pris mon indépendance que j'ai affirmé ma différence. Au début, c'était dur pour ma mère parce que je suis le premier garçon de la famille. Si mon père a été un peu tolérant, c'est parce qu'il a longtemps vécu en Europe. C'est pour mes parents qui sont des gens respectés que je ne parle pas souvent de ma famille. Quel est le message qu'on peut retenir ?
Je n'ai pas de leçon de morale à donner aux gens mais je prône le respect, la différence. Je demande aux gens d'être gentil car il est plus facile d'être gentils que d'être méchant. Il se passe tellement de choses en Afrique qui désolent. Et qui découragent. Nous les africains, les Noirs de tous les pays ferions mieux de nous défendre contre la mondialisation, de revendiquer notre différence. On a déjà subi le racisme qui sévit encore. Depuis que je voyage beaucoup, je ressens bien plus ma couleur comme une différence que le fait que mon travestisme.


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